Formes et anti formes
C’est dans un atelier aux allures de laboratoire expérimental, empêchant d’emblée toute catégorisation artistique, qu’Eric Fiol se livre à sa recherche plastique et explore un univers jamais balisé.
A travers des réalisations déjà achevées et d’autres encore visiblement en auto-élaboration, on devine une méthode de réflexion et de travail simple, faite avant tout de manipulations, de mouvements répétitifs et autres procédés irréductibles aux normes.
Dans une prise de distance avec toute expression de soi, son travail est avant tout intuitif et résulte d’une expérience directe avec son environnement, à la fois culturel et naturel. Ses œoeuvres prennent souvent forme à partir d’une réflexion autour d’une accumulation de visuels photographiques personnels, qui peuvent lui servir de support et motivent l’émergence de nouvelles images.
Ces clichés témoignent de la marque lente que le temps laisse sur des éléments et des surfaces et révèlent tantôt l’accumulation, tantôt l’érosion et les ravinements qu’il impose. Ainsi, une des principales démarches d’Eric Fiol consiste à déceler et à archiver les lentes sédimentations, puis à reproduire artificiellement ce phénomène dans son atelier.
Dans ses Artificial Puddles , sans chercher dans un contenu préexistant, il s’agit de laisser faire les éléments qui vont intervenir dans la constitution d’une œoeuvre qui se réalise presque d’elle-même, avec une mise à distance volontaire de l’artiste. C’est par un procédé de séchage progressif, créant des strates visibles sur le papier, comme des marques du temps nécessaire à la formation de l’image, que ces flaques artificielles prennent forme.
Avec la série des Floatings Islands , cette mise à distance prend un sens tout aussi littéral. Les oeœuvres s’auto-forment, par un procédé de trempage de la toile dans des cuves de pigments plus ou moins dilués.
La surface de la toile fait au préalable l’objet d’un pliage étudié et est ensuite livrée au hasard et à l’imprévisible, devenant un lieu d’accumulation de formes où le temps est maitre dans l’avenir de l’œoeuvre. Dans un effort de prédétermination des motifs, l’artiste manipule et oriente le pli du support, « avant de donner le relais au temps qui investit l’espace de l’œoeuvre et en prend le devenir à sa charge », ouvrant sur un univers de possibles.
Dans ce processus de réalisation, la toile passe successivement de la deuxième à la troisième dimension, avant un ultime lissage. L’intensité des formes imprimées dépend surtout de la maitrise du pli, de la durée de l’immersion et de la concentration du mélange de pigments.
Malgré tout, dans ces surfaces associant matière et couleur, peinture et sculpture, l’image se révèle toujours comme un événement imprévisible et libre de toute anticipation formelle.
Au final c’est à des éléments à fort potentiel sculptural que nous avons à faire, à l’allure de roches qui ne sont pas sans rappeller des agates geode, de l’améthyste ou encore des diorites orbiculaires !
Eric Fiol se consacre en parallèle à une oeœuvre infinie, Centipede .
Oscillant entre aspect végétal et une sorte d’insecte, cette pièce semble vouloir mimer la nature tout en se fondant sur les qualités propres du faux.
Ce tissage successif d’éléments manufacturés, des colsons, reliés par une main démiurge est un défit au temps et relève d’un processus de fabrication lent à l’aspect de performance. Dans le cadre d’installations l’artiste exploite la plasticité de ce millepatte chaque jour plus incontrôlable. Sa transparence, sa souplesse, ses irrégularités, ses aléas formels inhérents à l’enchevêtrement successif des cerceaux plastiques qui se développent dans l'espace, sont un nouveau monde de possibles.
A l’instar de Roman Opalka, dont l’œoeuvre s’est interrompue à sa mort le 6 août 2011, Eric Fiol veut laisser cette chaine en héritage à celui qui souhaitera continuer à manifester l’accumulation temporelle, ce dernier aura pour tâche de la transmettra à son tour et ainsi de suite.
Dans la diversité des recherches d’Eric Fiol, on reconnaît la récurrence d’une thématique liée au temps, au hasard, à l’alchimie des liquides et des solides, avec une distanciation de l’artiste par rapport à l’œoeuvre mais où la fabrication manuelle prime.
Ses matériaux de prédilection sont volontiers des éléments manufacturés et objets qui l’entourent, de récupération et du quotidien, tels que les journaux publicitaires gratuits qui tombent tous les jours entre ses mains. Il les « réduit en bouillie », afin de leur attribuer un autre usage et « les magnifier », en recréant une pâte qu’il verse dans un moule afin de réaliser ses « lingots d’or ». Chacun d’entre eux est unique par sa couleur et soigneusement numéroté. Plus qu’un simple recyclage, dans l’idée de conférer une seconde vie à chaque chose, ce procédé relève surtout d’un détournement des produits et des objets de la société vers un usage esthétique. La condition étant de trouver celui-ci gratuitement, dans son environnement quotidien.
Son choix procède toujours d’un rapport très personnel à la banalité, à tout ce qui est ordinaire, invisible, tout se qui se fond dans le paysage.
Divaguant toujours entre deux mondes, micro et macro, minéral et floral, naturel et artificiel, positif et négatif, ses réalisations sonnent comme l’extension d’un mode de pensé obsédé par l’alchimie des contraires.
Alexandrina Pereira, Historienne de l’art. 2011